Peter Handke s'attaque à la philosophie de la girolle


Peter Handke s'attaque à la philosophie de la girolle
Selon Peter Handke, le champignon, c'est l'anti-contemporain. ( Brandon Mathis/AP/SIPA)

Pour le romancier allemand, le champignon représente l'anti-contemporain.


Pourquoi Peter Handke raffole-t-il autant des champignons?Pour ce pèlerin de l'essentiel, ils sont bien davantage qu'un aliment qu'on jette dans la poêle avec de l'ail et du persil. Ils attestent qu'un autre monde existe, en parallèle au nôtre, gouverné par la lenteur, la surprise, le silence, l'inexprimable. Le champignon, c'est l'anti-contemporain. «En dépit de tous les bavardages venimeux du quotidien, les pluies corrosives d'été et d'automne, les appels empoisonnés reçus dans tous les centraux téléphoniques de la terre», le champignon pousse parfois. Il y a donc de l'espoir.
Mais il y a aussi, pour le romancier allemand le plus doué de sa génération, le suspense attaché à sa quête, plus haletante que n'importe quelle enquête criminelle où les policiers, pressés de retrouver le corps de la victime dans le petit bois où elle a disparu, n'ont que faire de ces magnifiques girolles qu'ils piétinent allègrement.
Quel plaisir, plus de vingt-cinq ans après son «Essai sur la fatigue», qui ouvrait une série de récits sur le thème du quotidien, de retrouver, inchangé dans sa capacité à émouvoir et son rythme si particulier, le style à la fois précis, confiant, ample, réconfortant et en tout point admirable de l'auteur de textes aussi majeurs que «Lent Retour» ou «l'Heure de la sensation vraie». Et quelle ironie de découvrir que, dans les ouvrages du même auteur signalés par l'éditeur en fin de volume, la fée informatique a transformé le titre de ce dernier ouvrage en «l'Heure de la sensation» - quand l'essentiel, justement, était qu'elle soit vraie.

Émotion quasi religieuse

N'importe: cette heure-là est ici celle de la poussée du cèpe dans la rosée de la nuit. Et pour qui, cueillette oblige, s'en va de chez lui de bon matin, la vision d'un parterre de girolles peut provoquer une émotion quasi religieuse, comme de voir un Christ dans une église ou, au MoMA, «les Demoiselles d'Avignon».

Handke raconte ainsi, dans ce récit à la beauté rare, la folie presque mystique qui s'empare de son ami d'enfance, devenu avocat international, «pris d'impétuosité», à l'heure de s'enfoncer dans les bois et d'y dénicher le bolet de ses rêves. 
Puis venait le moment de la découverte, de l'apparition : (…) réduisant au silence l'infini bavardage intérieur, réduisant au silence les rengaines sans âme, (…) réduisant au silence et au silence et au silence, laissant le silence s'installer et devenir silence.
Didier Jacob
Essai sur le fou de champignons,
par Peter Handke,
traduit de l'allema
nd par Pierre Deshusses,
Gallimard, 160 p., 14 euros